Suren Tovmasyan (1924-1999)

Suren (Vardani) Tovmasyan (Սուրեն Թովմասյան) naît en 1924 à Erevan, alors en RSS d'Arménie, et meurt en 1999 à Sakhaline, en Russie. Joueur de Duduk, également clarinettiste et saxophoniste, Artiste émérite de la RSS d'Arménie, il est parfois surnommé « Chorni Surik » (« Surik le Noir », surnom courant pour une personne aux cheveux, aux yeux ou au teint foncés), pour le distinguer d'autres interprètes prénommés Suren. Ancien éclaireur de la Grande Guerre patriotique, plusieurs fois décoré, il occupe une place importante dans l'histoire du Duduk arménien du XXe siècle, par son jeu comme par son travail de formation.

Suren Tovmasyan ©

I. Origines et débuts

Le père de Suren Tovmasyan est maçon de métier et musicien : il joue du Blul (Sring). C'est de lui que Suren apprend à jouer, et c'est en l'écoutant qu'il découvre notamment les chants de Sayat-Nova. À huit ans, il s'empare du Duduk. À douze ans, il joue déjà aux côtés de maîtres tels que Margar Margaryan, Levon Madoyan et Karo Charchoghlyan, au sein de l'Ensemble d'instruments populaires d'Arménie dirigé par Aram Merangulyan.

Il joue ensuite dans l'ensemble d'instruments populaires de la radio, tout en suivant des cours de Duduk au conservatoire et en poursuivant son perfectionnement.

II. Années de guerre

La Seconde Guerre mondiale interrompt son parcours musical. Encore adolescent, Suren Tovmasyan part pour le front, où il sert comme éclaireur. Il avait reçu de ses maîtres deux Duduks : il en confie un à Gurgen, chauffeur et admirateur de son art, et emporte l'autre. Dans le train, il joue pour les compatriotes qui partent avec lui. Un matin, il constate que l'anche en roseau de son instrument est brisée. Il se fabrique alors un shvi en roseau, dont il ne se sépare plus et dont les mélodies, jouées dans le wagon, remplissent de foi le cœur de ses camarades et le sien.

Aux abords de Smolensk, le commandement soviétique a besoin d'un « langue », c'est-à-dire d'un prisonnier à interroger. Les éclaireurs rampent vers les lignes ennemies. Suren Tovmasyan, connu de tous sous le nom affectueux de Serioja, exécute le « bond du fauve noir » et fond sur la sentinelle. Le combat est bref. Quelques minutes plus tard, il revient en rampant avec le prisonnier, qui livre des renseignements importants. Il est décoré de l'Ordre de la Grande Guerre patriotique de 2e classe. En Prusse-Orientale, après une mission de combat, il reçoit l'Ordre de la Gloire de 3e classe. Près d'Orcha, en Biélorussie, deux autres prisonniers lui échoient, et une nouvelle décoration avec eux.

Seul Arménien de sa compagnie, il fait connaître l'Arménie et son peuple à ses camarades russes, tatars, kazakhs et ukrainiens. Quand les soldats épuisés se réunissent dans l'abri, il sort son instrument de la tige de sa botte et joue. À ceux qui lui demandent de quoi parle sa musique, il répond qu'elle parle de l'Arménie, de son peuple, de la patrie et des jeunes filles. Lorsqu'un combat détruit son Duduk, perte ressentie par toute la compagnie, il fabrique un nouveau shvi et reprend son jeu.

Blessé à quatre reprises, il est transféré à l'arrière. En 1945, à l'hôpital militaire d'Erevan, il reçoit la visite d'Aram Merangulyan. Sa blessure n'est pas encore guérie, mais le fondateur de l'ensemble lui propose aussitôt de revenir jouer avec eux.

III. Parcours artistique

Rétabli, Suren Tovmasyan reprend le Duduk au sein de l'ensemble qui l'a formé et s'y consacre avec une ardeur nouvelle. Il travaille ensuite à l'Ensemble de chant et de danse populaires d'Arménie, dirigé par Tatul Altunyan, avec lequel il se produit à Moscou, Bakou et Tbilissi. Il maîtrise également la clarinette et le saxophone.

Pendant vingt-cinq ans, il travaille au Bureau des musiciens orientaux d'Erevan, rattaché au département de la culture du comité exécutif du soviet municipal, et il en est le directeur artistique. Il y forme de nombreux jeunes interprètes.

En 1974, il participe aux Journées de la musique arménienne à Sakhaline. Au printemps 1979, la grande salle de concert Khatchatourian d'Erevan accueille le concert « Le horovel de notre Duduk », qui réunit des joueurs de Duduk venus d'Erevan, de Leninakan et d'autres villes. Il s'y distingue par ses interprétations de « Dun es glkhen » de Sayat-Nova et de chants de Vatche Hovsepyan. Il laisse de nombreux enregistrements dans les fonds de la radio et de la télévision.

Joueurs de Duduk : l'Artiste émérite de la RSS d'Arménie Suren Tovmasyan au centre (assis), Khachik Avagyan (assis à droite), Gagik Gyurjyan (debout à gauche) et Levon Avetisyan (debout à droite) ©

IV. Jeu, répertoire et enseignement

Le jeu de Suren Tovmasyan s'exerce aussi bien dans la tradition arménienne que dans un cadre où les instruments et les mélodies orientales et européennes se côtoient. Au Duduk, il interprète notamment « Krunk » et « Dun es glkhen » ; à la clarinette, « Sev atcheren » et la « Petite Fleur » française ; au saxophone, des rythmes de danse américains. Son interprétation de « Ashkharhums akh chem kashi » de Sayat-Nova, accompagnée d'un sextuor de joueurs de Duduk, est restée particulièrement remarquée. On y retrouve ce qui caractérise son jeu : l'émotion, la poésie et un sens intérieur des mélodies populaires. Il est souvent présent à la radio et à la télévision.

Artiste émérite et maître interprète, il a formé toute une génération de musiciens, dont plusieurs sont devenus chefs de groupes, interprètes ou chanteurs reconnus.

V. Héritage et témoignages

Plusieurs figures de la vie musicale arménienne ont témoigné de la place de Suren Tovmasyan. Le compositeur Edvard Mirzoyan, président de l'Union des compositeurs d'Arménie et Artiste du peuple d'URSS, le connaît depuis les années 1940. Il évoque les Journées de la musique arménienne de 1974 à Sakhaline, où Suren « étonna et enchanta tout le monde », et le range parmi les interprètes les plus aimés et les plus talentueux.

Son ami Vatche Hovsepyan, Artiste du peuple de la RSS d'Arménie et joueur de Duduk, raconte avoir abandonné le shvi pour le Duduk après avoir entendu Suren jouer au sein de l'ensemble de chant et de danse. Il ajoute que, pour un joueur de Duduk, de bonnes lèvres et une bonne oreille ne suffisent pas, et qu'il y faut aussi un goût pur, une âme pure et de l'assiduité. Il dit l'écouter, chaque fois, avec une grande émotion.

L'écrivain William Saroyan a laissé sur la page de titre d'un livre cette dédicace : « Au grand joueur de Duduk, au grand homme, Suren Tovmasyan, avec admiration et sincérité. »

Vache Hovsepyan & Suren Tovmasyan ©

Sources

[1] Մկրտչյան Կամո, "Հայ դուդուկահարներ", Սովետական գրող, 1988
[2] Témoignages oraux recueillis par Gusan Instruments auprès de membres de la famille et de passionnés de Duduk
[3] Անահիտ Կիրակոսյան, Հայ ժողովրդական նվագարանային կատարողական արվեստ, Երևան 2011

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