La question revient souvent, et elle mérite une réponse honnête. En écoutant un Duduk, on entend l'Arménie. Pourtant, des instruments très proches existent dans toute la région, sous d'autres noms. À La Maison du Duduk comme chez Gusan Instruments, notre maison sœur établie en Arménie, nous pensons que la vraie réponse se trouve dans l'histoire de toute une région, bien plus que dans celle d'un seul pays.
Une famille d'instruments partagée
Le Duduk n'est pas un cas isolé. L'UNESCO le rappelle elle même : il appartient à la famille des aérophones qui comprend également le balaban, joué en Azerbaïdjan et en Iran, le Duduki, très répandu en Géorgie, et le nay turc. Ces instruments partagent un même principe, celui d'une anche double sur un tube cylindrique, et chacun porte la marque du peuple qui le joue, de ses matériaux et de son répertoire.
Il en va de même pour la quasi totalité des instruments traditionnels de la région. Le kamancha, le tar, le qanon, la zurna, le dhol ou le shvi, que Gusan Instruments présente dans son catalogue, se retrouvent eux aussi, avec des variantes, de l'Arménie à l'Iran, de la Géorgie à la Turquie. Ces instruments sont millénaires, et leur histoire s'est construite au fil des échanges, des migrations et des siècles de cohabitation entre les peuples.
Une origine qu'on ne peut attribuer à un seul peuple
C'est la position que défend Gusan Instruments : il est extrêmement difficile, et sans doute impossible, d'attribuer l'invention de ces instruments à un peuple, à une personne ou à un lieu précis. Aucune source ne permet d'affirmer qui a façonné le premier d'entre eux. Ce que l'on sait, en revanche, c'est qu'ils ont vu le jour dans une vaste région qui s'étend du Caucase du Sud à l'Anatolie, un carrefour de civilisations où les Arméniens ont vécu pendant des millénaires aux côtés de leurs voisins.
Revendiquer l'invention exclusive d'un instrument aussi ancien reviendrait à simplifier une histoire bien plus riche. Nous préférons la raconter telle qu'elle est : celle d'un patrimoine régional, dont chaque peuple a développé sa propre expression.
Le Duduk arménien, une identité à part entière
Si l'origine lointaine de l'instrument appartient à toute une région, le Duduk arménien possède une identité qui lui est propre. Inscrit en 2008 sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité, après avoir été proclamé dès 2005, « Le Duduk et sa musique » est reconnu par l'UNESCO au titre de l'Arménie. L'organisation le décrit comme le hautbois arménien, au timbre chaud et doux, légèrement nasal, et rattache l'origine de sa musique à l'époque du roi arménien Tigran le Grand (95 à 55 av. J.C.).
Sa singularité tient à ses matériaux et à son jeu. Le Duduk arménien est taillé dans le bois d'abricotier, qui lui donne sa voix si proche de la voix humaine, là où ses cousins peuvent être fabriqués en mûrier ou dans d'autres bois plus durs, comme le noyer. Son anche, le yegheg, est façonnée à partir de roseau, sélectionné et travaillé par des artisans spécialisés. Il se joue en duo avec le dam, le bourdon continu, et accompagne depuis des siècles les chants, les danses, les mariages et les deuils du peuple arménien.
Ce qui fait qu'un peuple porte un instrument
Si l'on ne peut attribuer l'invention d'un instrument à un seul peuple, on peut en revanche observer ce qui fait qu'une tradition le porte comme sien. À La Maison du Duduk et chez Gusan Instruments, nous retenons cinq piliers.
Le premier est l'existence d'une école de fabrication. En Arménie, le Duduk est façonné par des générations d'artisans qui se transmettent un savoir faire précis : le choix et le séchage du bois d'abricotier, le perçage, l'accord, la fabrication des anches. Des maîtres comme Karen Mukayelyan, distingué en 2023 du titre de Maître du peuple par le ministère de la Culture arménien, perpétuent aujourd'hui encore cette tradition.
Le deuxième est l'existence d'une école de jeu, avec ses styles locaux. Le Duduk arménien possède une manière de jouer qui lui est propre, faite d'ornementations, de nuances et d'un jeu en duo avec le dam, enseignée aussi bien de maître à élève que dans les conservatoires.
Le troisième est la présence de musiciens nombreux, amateurs comme professionnels. De Djivan Gasparyan à Gevorg Dabaghyan, jusqu'aux innombrables musiciens qui jouent dans les mariages, les ensembles folkloriques et les écoles de musique, le Duduk est pratiqué partout en Arménie et dans la diaspora.
Le quatrième est la continuité géographique et historique, attestée par des sources écrites et iconographiques qui témoignent de l'usage de l'instrument sur ce territoire au fil des siècles.
Le cinquième, enfin, est l'ancrage populaire. En Arménie, le Duduk n'est pas un instrument de musée : il accompagne les chants, les danses, les fêtes et les deuils, et sa voix fait partie de la vie quotidienne de tout un peuple. Cet attachement dépasse d'ailleurs le seul cadre de la musique : le Duduk inspire des poèmes, figure sur des timbres, prend forme dans des sculptures et traverse de nombreuses œuvres artistiques, qui témoignent de la place qu'il occupe dans l'imaginaire collectif arménien.
C'est la réunion de ces cinq piliers, bien plus que la question de l'invention, qui fait du Duduk un instrument profondément arménien.
Notre regard
Depuis l'Arménie, Gusan Instruments consacre ses travaux à l'ensemble du patrimoine musical arménien, en travaillant chaque jour aux côtés des artisans qui perpétuent ce savoir faire. Depuis la France, La Maison du Duduk transmet ce même héritage au public européen. Nos deux maisons partagent la même approche : raconter l'histoire de ces instruments avec rigueur, sans l'enfermer dans des frontières qu'elle n'a jamais connues, tout en mettant en lumière ce que la tradition arménienne leur a apporté de plus précieux.
En résumé
Le Duduk appartient à une famille d'instruments née dans la vaste région du Caucase et de l'Anatolie, dont l'origine ne peut être attribuée à un seul peuple. Mais le Duduk arménien, en bois d'abricotier, avec sa large anche de roseau et son jeu en duo, réunit tous les piliers d'une tradition vivante : une école de fabrication, une école de jeu, des musiciens nombreux, une continuité historique et un profond ancrage populaire. C'est ce qui en fait, aux yeux du monde entier, l'une des voix les plus profondes de la culture arménienne.