I. Présentation
Margar (Avetisi) Margaryan naît le 4 octobre 1894 à Vagharshapat, dans le gouvernement d’Erevan, alors intégré à l’Empire russe, et meurt le 20 novembre 1941 à Erevan, en RSS d’Arménie. Connu sous le nom de "Usta Margar", il est considéré comme l’un des plus grands joueurs de Duduk arméniens de son temps, ainsi que comme la figure fondatrice de la professionnalisation de l’instrument en Arménie.
Originaire d’Etchmiadzin, Margar Margaryan jouit d’une profonde estime, aussi bien dans son entourage proche que dans son quartier, auprès des musiciens, des compositeurs et du monde artistique de son époque. Kamo Mkrtchyan rapporte à son sujet qu’il était « connu et apprécié aussi bien par Charents que par le marchand d’eau de son quartier », formule qui dit avec force l’étendue de sa renommée et son ancrage populaire. Dans cette citation, « Charents » renvoie à Eghiché Charents.
Les témoignages le décrivent comme un homme de taille moyenne, à la carrure large et imposante, mais également comme une personnalité chaleureuse, honnête, attentive et profondément humaine. Varpet Khachik, maître du grand musicien Gevorg Dabaghyan et lui-même élève de Margar Margaryan, évoquait en lui un homme bienveillant, toujours à l’écoute et prêt à aider les autres. [1][2][3][4]

Margar Margaryan
II. Initiation et Débuts
Margar Margaryan apprend le Duduk auprès de maîtres tels que Harout et Karo Sargsyan, dans un cadre de transmission directe, à une époque où il n’existe pas encore d’école du Duduk à proprement parler. Comme de nombreux musiciens de son temps, il se forme dans la pratique, au contact des maîtres et au sein des contextes musicaux vivants de la société arménienne.
Il commence à jouer dans les cadres traditionnels de son époque, notamment lors des mariages, ainsi que dans les rituels religieux et funéraires, avant de s’imposer progressivement comme l’un des premiers grands musiciens professionnels du Duduk.
Son parcours musical s’inscrit dans un paysage sonore particulièrement dense et pluriel. Dans l’Arménie des années 1930, plusieurs mondes musicaux coexistent. Les descendants des rescapés du génocide restent profondément attachés aux musiques de l’Ergir, c’est-à-dire « le pays », nom donné à la terre perdue de l’Arménie occidentale, dont les sonorités prolongent en grande partie les traditions musicales de l’Est de l’Empire ottoman. D’autres milieux demeurent plus proches d’artistes tels que Mahbubi Gevorg, représentatifs d’un univers davantage enraciné dans l’Arménie orientale sous domination perso-russe. Dans le même temps, des compositeurs et chefs d’orchestre comme Vardan Buni élaborent un langage mêlant influences orientales et européennes, tandis que le mugham continue d’être porté à un haut degré de raffinement sur le tar. À cet horizon déjà très vaste viennent encore s’ajouter les musiques populaires régionales, ainsi que les interprétations de Shara Talyan, passeur essentiel du répertoire de Sayat-Nova et d’autres gussans.
C’est dans cet univers musical multiple, nourri à la fois par la tradition populaire, la mémoire collective et les recompositions artistiques modernes, que Margar Margaryan se forme et développe sa sensibilité, portant un attachement profond au Duduk et au Shvi.
III. Parcours artistique
Le parcours de Margar Margaryan le mène progressivement des cadres traditionnels vers les institutions musicales les plus reconnues de son époque. Dès 1926, il devient soliste de l’Ensemble des instruments populaires d’Arménie, dirigé par Aram Merangulyan, marquant une étape décisive dans l’entrée du Duduk sur les scènes institutionnelles et professionnelles. Il se produit ensuite au sein de l’Orchestre Symphonique Oriental de Vardan Buni, confirmant la place croissante de son instrument dans la vie musicale savante de son temps.
Le répertoire de Margar se distingue par sa grande richesse. Il comprend des mélodies de danse, des transcriptions instrumentales de chants populaires arméniens, des chants d’ashoughs et de gussans, ainsi que des mugham.
En 1939, il participe à la Décade de l’Art Arménien organisée à Moscou. À cette occasion, J. Staline lui remet une montre en or, distinction qui constitue non seulement un hommage symbolique, mais aussi une marque de reconnaissance exceptionnelle. Lors de l’examen-concours pansoviétique des interprètes d’instruments populaires, il obtient le troisième prix.
Rattaché à la radio nationale, l’Orchestre d’Aram Merangulyan contribue largement à la diffusion du jeu de Margar Margaryan. Des disques sont publiés avec ses interprétations, et son Duduk est également enregistré dans plusieurs films arméno-soviétiques, parmi lesquels Pepo, Zangezur, Les Pêcheurs de Sevan et Torrent de montagne. Margar Margaryan apparaît ainsi comme l’un des premiers grands instrumentistes à avoir durablement installé le Duduk dans les circuits de diffusion les plus reconnus de son temps.[5]
Margar Margaryan - Shustar 1935 - ///DUDUK/// © GEVUSH ARAQELYAN
IV. Style, jeu et innovations
Le jeu de Margar Margaryan se distingue par des caractéristiques particulièrement novatrices pour son époque. Son timbre, d’une grande chaleur, son art du phrasé, ainsi que ses ornements élaborés, notamment rendus possibles par un usage techniquement très avancé des lèvres, ont profondément marqué ceux qui l’ont connu. Le fait qu’il interprète à la fois des musiques populaires et folkloriques, mais aussi des styles plus exigeants et variés comme les mugham, lui permet de développer une palette technique et expressive particulièrement large. Ses enregistrements témoignent encore aujourd’hui de la finesse, de la précision et de l’originalité de son interprétation.
Margar Margaryan fut également l’un des premiers à s’intéresser de manière concrète au perfectionnement du Duduk. Soucieux d’améliorer à la fois la jouabilité et la sonorité de l’instrument, il en réduit légèrement les dimensions et rapproche les trous de jeu.
Il joue également un rôle important dans l’essor des variantes courtes de l’instrument, que l’on désignera par la suite comme des Duduks soprano, en particulier en Do (C) et en Ré (D). Ces modèles, qu’il met au point pour répondre plus efficacement aux exigences croissantes du jeu orchestral, permettent d’aborder des tonalités plus élevées que le La (A) ou le Si (B), qui dominaient alors la pratique. En dépassant les limites fixées par les tonalités traditionnelles, il ouvre un champ nouveau de possibilités techniques, sonores et organologiques, dont l’influence se prolongera durablement dans les générations suivantes.
V. Héritage, postérité et transmission
Par son rôle de précurseur, de pionnier et de musicien d’exception, Margar Margaryan a laissé une empreinte majeure dans l’histoire du Duduk arménien. Son jeu, sa sonorité, son sens de l’ornementation et sa contribution à l’évolution de l’instrument ont profondément influencé les générations suivantes.
Son héritage dépasse la seule dimension interprétative. En portant le Duduk sur des scènes institutionnelles, en l’inscrivant dans des ensembles reconnus, en le faisant entendre dans l’univers du disque et du cinéma, et en participant à son amélioration technique, Margar Margaryan contribue à transformer durablement la place de l’instrument dans la culture musicale arménienne.
Un témoignage d’Arno Babajanyan éclaire de manière saisissante la place qu’occupait Margar Margaryan dans la vie musicale arménienne. Il raconte qu’en 1938, de passage à Erevan, il apprend qu’Aram Khatchatourian séjourne en ville et travaille à un ballet national nouvellement commandé. En arrivant chez Tushik Khatchatourian, la sœur du compositeur, il découvre Aram Khatchatourian assis, écoutant avec une attention fascinée Margar Margaryan, déjà connu alors comme « Usta Margar ». Babajanyan se souvient avoir aussitôt pensé : quel lien peut-il donc y avoir entre le Duduk et le ballet ? Toute la force de la scène est là. Elle montre que le jeu de Margar Margaryan, par sa profondeur et sa puissance évocatrice, dépassait déjà les cadres ordinaires de son usage pour atteindre les sphères les plus élevées de la création musicale.[1]
Cette scène prend d’ailleurs tout son sens à la lumière de la pensée même d’Aram Khatchatourian, pour qui toute création devait puiser sa source dans le chant populaire, traverser ensuite le cœur de son inventeur, puis être recréée par son talent. Dans cette perspective, l’attention qu’il porte au Duduk de Margar Margaryan ne relève nullement d’un goût anecdotique pour la couleur locale, mais d’une conviction profonde : celle d’un art savant nourri de la substance vivante de la tradition populaire. Dans le prolongement de cette conception, Aram Khatchatourian intègre certaines mélodies traditionnelles à ses compositions. Il reprend notamment le thème de « Vorskan axper » dans sa Symphonie n° 2, ainsi que des motifs de « Kalosi prke » dans le Ballet Gayane.[5]
L’héritage de Margar Margaryan se prolonge également à travers les grands maîtres de la génération suivante. Djivan Gasparyan lui-même a rappelé combien Margar Margaryan l’avait marqué. Lors de l’ouverture du cinéma Moskva, sur la rue Abovyan à Erevan, des musiciens venaient y jouer en direct. Djivan, alors âgé d’environ neuf ans, y traînait régulièrement, fasciné par cet univers, jusqu’à demander un Duduk au maître, qui le lui aurait finalement donné. Djivan rapporte également que Margar Margaryan, après l’avoir entendu rejouer avec des ornements déjà avancés, aurait pressenti qu’il deviendrait plus tard un grand joueur de Duduk. Ce souvenir met en lumière l’autorité artistique et humaine que Margar Margaryan incarnait déjà aux yeux des générations suivantes.[6]
Les musiciens qui lui succèdent puisent largement dans son art pour poursuivre l’édification de ce qui deviendra l’école arménienne du Duduk, dont les interprètes continuent encore aujourd’hui de faire vivre l’héritage. À travers son jeu, son exigence musicale, son sens du timbre et l’élargissement des possibilités de l’instrument, Margar Margaryan apparaît ainsi comme l’une des figures fondatrices de cette tradition. Son influence ne se mesure pas seulement à ses contemporains, mais à la continuité d’un langage et d’une esthétique qui se transmettent de génération en génération jusqu’à nos jours.[2]
...
Margar Margaryan - Dunen Glxen - ///DUDUK/// © GEVUSH ARAQELYAN
ԴՈՒԴՈՒԿԻ ԼԵԳԵՆԴԸ DUDUKI LEGENDY/ MARGAR MARGARYAN /Легенда Дудука ©
Romb Studio
Sources
[1] Մկրտչյան Կամո, "Հայ դուդուկահարներ", Սովետական գրող, 1988
[2] Témoignages oraux recueillis par Gusan Instruments auprès de membres de la famille et de passionnés de Duduk
[3] «Zarkfoundation - Մարգար Մարգարյան», zarkfoundation.com
[4] Հայկական սովետական հանրագիտարան (հայ.) — Երևան: 1981. — հատոր 7. — էջ 302.
[5] Romb Studio ԴՈՒԴՈՒԿԻ ԼԵԳԵՆԴԸ DUDUKI LEGENDY/ MARGAR MARGARYAN /Легенда Дудука
[6] Interwiew de Djivan Gasparyan dans le documentaire "ԴՈՒԴՈՒԿԻ ԼԵԳԵՆԴԸ DUDUKI LEGENDY/ MARGAR MARGARYAN /Легенда Дудука par Romb Studio