Karo Charchoghlyan naît en 1905 à Alexandropol (aujourd'hui Gyumri), dans le gouvernorat d'Erevan, alors intégré à l'Empire russe, et meurt le 21 novembre 1956 à Bakou, en RSS d'Azerbaïdjan, à l'âge de 49 ans, d'une hémorragie cérébrale après une brève maladie. Sa tombe est restée pendant plusieurs décennies un lieu de pèlerinage pour les musiciens de Bakou, toutes origines confondues.
Il est un joueur de Duduk arménien, grand spécialiste de l'improvisation et des mughams, également reconnu pour avoir contribué à populariser la clarinette en Arménie et un style de jeu qui lui est associé. Karo Charchoghlyan compte parmi les pionniers majeurs du Duduk du XXe siècle.
On dit qu'il n'est pas toujours facile, même pour des spécialistes, de distinguer le jeu de différents joueurs de Duduk. Mais le jeu de Karo se différenciait par la patte sonore qu'il créait lors de son interprétation. Son jeu était fluide, quelle que soit la tonalité ou le morceau abordé, et se distinguait par une stabilité particulière. Sa qualité de son, ses capacités techniques, sa connaissance approfondie de l'instrument ainsi que sa maîtrise du solfège et de la lecture des partitions faisaient de lui, à son époque, un musicien hors pair, contrairement à nombre de ses confrères interprètes de musique orientale, qui jouaient uniquement à l'oreille.[1][2

Karo Charchoghlyan ©
II. Initiation et Débuts
Karo Charchoghlyan naît dans une famille de musiciens : son père, Hovhannes Mikaëlovitch Charchoghlyan, joue lui-même du Duduk et de la clarinette, et initie son fils dès l'âge de cinq ans. Le talent et l'amour de la musique du jeune Karo doivent beaucoup à l'enseignement paternel, qui joue un rôle déterminant dans sa formation. C'est cependant un autre maître, le Dudukiste alors réputé à Gyumri sous le nom de « Pandjo Karo », qui l'amène à un niveau virtuose de jeu, tant au Duduk qu'à la clarinette.
En 1926, Karo Charchoghlyan est appelé sous les drapeaux et effectue son service militaire à Kharkiv, en RSS d'Ukraine. C'est là qu'il rencontre Nadejda Petrovna Petrova, sa future épouse. Il poursuit sa pratique musicale durant son service, où il crée et dirige un ensemble d'instruments traditionnels réunissant le Duduk, le shvi, la zurna et le dhol. À l'issue de son service, il épouse Nadejda Petrova et retourne avec elle à Leninakan, leur ville natale.

Karo Charchoghlyan ©
III. Parcours artistique
En 1931, le jeune couple s'installe durablement à Bakou, où la carrière musicale de Karo prend un tournant décisif. Sa réputation de musicien talentueux se répand rapidement dans la ville, et les propositions affluent de la part de plusieurs orchestres d'État d'instruments populaires. Il joue notamment dans l'ensemble de Vardan Bouniatian, ainsi que dans le Premier Orchestre Oriental, dirigé par le docteur Hovhannes Ioanesyan.
Son talent hors du commun attire également l'attention de compositeurs azerbaïdjanais reconnus, parmi lesquels Seid Roustamov et Uzeyir Hajibekov, qui l'invitent à rejoindre les orchestres d'État qu'ils dirigent. Parallèlement à son activité de concertiste, il se tourne vers l'enseignement et prend en charge les classes de clarinette et de Duduk à l'École de musique Asaf Zeynally.
Porté par une intense activité de concerts et la qualité remarquable de son jeu, sa carrière prend une ampleur nationale : on parle de lui dans différentes régions de l'URSS, et il se produit notamment lors des concerts consacrés aux Décades de l'art azerbaïdjanais à Moscou, qui le font connaître jusqu'en Russie.
En 1939, Karo devient lauréat d'un concours pansoviétique, conquérant aussi bien le public qu'un jury particulièrement exigeant. Il obtient à cette occasion une réserve d'État qui lui permet de rester à Bakou et de poursuivre son activité de concertiste et d'enseignant pendant les années de la Seconde Guerre mondiale.
Lors d'un concert à Bakou où était également présent le joueur de tar Kurban Primov, artiste émérite de la RSS d'Azerbaïdjan, Karo venait d'interpréter « Dun en glkhen » de Sayat-Nova avec une maîtrise remarquable. Primov serait monté sur scène pour lui déposer des fleurs. Quelqu'un lui aurait alors demandé : « Maître, vous êtes un musicien de renom à un âge avancé, et vous montez sur scène pour saluer le jeu d'un autre musicien ? » — ce à quoi Primov aurait répondu : « Si vous aussi vous pouviez jouer comme joue Karo Charchoghlyan, je cueillerais les fleurs du monde entier pour vous les offrir également. »[2]
IV. Style, jeu et innovations
Karo Charchoghlyan jouait également très bien d'autres instruments arméniens : le shvi, le blul, la clarinette — au point que l'on ne pouvait parfois plus distinguer le changement d'instrument, tant sa maîtrise artistique faisait passer la sonorité propre de chaque instrument au second plan. Outre le répertoire national, il interprétait au Duduk des pièces issues de la musique classique orientale, notamment des mughams, largement répandus en Azerbaïdjan et en Iran.
Lors d'un concert donné en 1937, des pièces occidentales furent également jouées — Mozart, des préludes — toujours accompagnées de morceaux arméniens tels que « Siretsi yars taran » ou « Hovivi kanchë ».
Le compositeur et musicien Hrant Torrosian raconte que lors d'une visite d'officiels allemands à Bakou en 1948, Karo joua du Beethoven, du Mozart, ainsi que des mélodies arméniennes et azerbaïdjanaises. Un membre de la délégation, surpris, se serait approché pour demander : « Quel est cet instrument ? — Un Duduk. — Et il est possible de jouer du Beethoven avec ça ? — Il est possible de jouer toutes les compositions du monde entier avec cet instrument. »[2]
Cette anecdote illustre l'ouverture d'esprit de Karo Charchoghlyan, qui ne s'est jamais imposé de limites dans le répertoire du Duduk, et qui aura toujours privilégié des pièces belles et complexes, étudiant l'art de l'improvisation comme peu de musiciens arméniens l'avaient fait à son époque.
Musicien formé au solfège et à la lecture des partitions, contrairement à nombre de ses pairs jouant la musique orientale uniquement à l'oreille, Karo Charchoghlyan coécrit avec Uzeyir Hajibekov un manuel d'apprentissage du Duduk, utilisé par les étudiants du département des instruments à vent, aussi bien à l'École de musique Asaf Zeynally qu'au Conservatoire d'État d'Azerbaïdjan — devenu en 1991 l'Académie de musique Uzeyir Hajibekov de Bakou, où il enseignait également à cette époque.
Ses premiers enregistrements des principaux mughams, interprétés avec virtuosité à la clarinette sur les ondes de la radio azerbaïdjanaise dans les années 1950, demeurent à ce jour inégalés et constituent des chefs-d'œuvre de la musique orientale.
V. Héritage, postérité et transmission
Par la richesse de son jeu, sa maîtrise de l'improvisation et des mughams, et l'étendue de son répertoire, Karo Charchoghlyan demeure une figure marquante du Duduk arménien du XXe siècle — un musicien dont l'art aura contribué à démontrer l'universalité expressive de l'instrument, capable d'embrasser aussi bien le répertoire savant occidental que les traditions populaires arméniennes et caucasiennes.
Son écriture musicale, singulière et reconnaissable entre celles de nombreux autres interprètes, ainsi que des possibilités techniques qui semblaient sans limites, faisaient de lui un improvisateur hors pair, capable de captiver son auditoire par une pensée musicale profondément personnelle. Grâce aux enregistrements conservés avec soin par ses collègues, ses élèves et ses admirateurs, il demeure aujourd'hui possible d'écouter sa musique et d'apprécier son savoir-faire.[2]
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Gevorg Dabaghyan Plays Vache Hovsepyan's and Karo Charchoghlyan's Instruments © Gevorg Dabaghyan
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[1] Մկրտչյան Կամո, "Հայ դուդուկահարներ", Սովետական գրող, 1988
[2] Témoignages oraux recueillis par Gusan Instruments auprès de membres de la famille et de passionnés de Duduk