Levon Madoyan (1909-1964)

Levon (Manuki) Madoyan (Մադոյան Լևոն Մանուկի) naît le 10 octobre 1909 à Alexandrapol, aujourd’hui Gyumri, et meurt le 19 septembre 1964 à Erevan. Figure importante de la tradition arménienne du Duduk au XXe siècle, il s’impose comme l’un des grands représentants de l’école de Gyumri, dont il incarne à la fois la sensibilité locale et l’identité stylistique singulière. Très actif et reconnu sur la scène culturelle de sa ville natale, il évolue dans un environnement particulièrement fécond, marqué par le rayonnement intellectuel et artistique de Gyumri, ville associée à de grandes personnalités telles qu’Avetik Isahakyan, Gusan Sheram et d’autres figures majeures de la culture arménienne.[1]

Levon Madoyan appartient à cette génération de musiciens qui ont contribué à affermir la place du Duduk dans le paysage musical arménien moderne. Héritier de l’œuvre fondatrice de Margar Margaryan, il participe à la transformation de l’image de l’instrument, en poursuivant le mouvement qui consistait à sortir le Duduk de ses anciens préjugés de rusticité ou de simplicité supposée, pour en faire un instrument pleinement élaboré, expressif et digne des grandes scènes artistiques.

Levon Madoyan ©

II. Initiations et débuts

L’entrée de Levon Madoyan dans l’univers du Duduk remonte à son enfance. À l’âge de dix ans, sa mère lui offre le Duduk de son grand-père, geste hautement symbolique qui inscrit dès l’origine sa pratique dans une logique de mémoire et de transmission familiale. Cet attachement matériel et affectif à l’instrument est d’autant plus significatif que ses Duduks ont par la suite été conservés dans des musées, signe de la valeur patrimoniale accordée à sa trajectoire.

En 1923, l’ouverture d’une nouvelle école de musique à Gyumri marque une étape décisive dans sa formation. Il y suit un enseignement jusqu’en 1926, avant de poursuivre sa quête musicale auprès de professeurs réputés d’autres régions, notamment à Bakou. Ce désir de perfectionnement témoigne déjà d’une exigence artistique forte et d’une volonté d’élargir ses horizons au-delà du cadre local. Durant cette période, il joue notamment avec Avanes Ionessyan. Pourtant, malgré ces expériences extérieures, Gyumri demeure pour lui un centre affectif et artistique irremplaçable. À la demande du chef d’orchestre Nikoghayos Tigranyan, il revient dans sa ville natale, où il poursuit sa carrière et y connaît un succès durable.

III. Parcours artistique

Le parcours artistique de Levon Madoyan s’inscrit au croisement de la tradition populaire, du répertoire chanté arménien et des cadres institutionnels de la musique professionnelle soviétique arménienne. Très actif sur la scène locale de Gyumri, il y développe une réputation solide et devient l’un des interprètes les plus marquants de sa génération dans la région.

Son activité ne se limite pas aux cadres locaux. En 1939, il participe à la Décade de l’Art Arménien organisée à Moscou, aux côtés de Margar Margaryan, événement majeur pour la représentation de la culture arménienne à l’échelle soviétique. Cette participation confirme sa place parmi les musiciens reconnus de son temps.

Par la suite, Levon Madoyan poursuit son parcours au sein de plusieurs ensembles de premier plan. Après un passage à Bakou, où il joue avec Avanes Ionesyan, il s’impose durablement dans les formations majeures de la vie musicale arménienne. Jusqu’en 1952, il évolue au sein de l’orchestre Hay Film Harmonia, où il ne se distingue pas seulement comme joueur de Duduk, mais également comme interprète du Blul, de la Zurna et du Shvi. Une telle polyvalence témoigne de l’étendue de sa culture instrumentale et de sa maîtrise approfondie des vents traditionnels arméniens. À partir de 1952, il rejoint l’orchestre de la radio et de la télévision Aram Merangulyan, structure prestigieuse qui offre à son art un cadre de diffusion élargi et contribue à renforcer encore son rayonnement.[1]

Dans le même temps, Levon Madoyan joue un rôle important dans l’enrichissement du répertoire du Duduk. Il introduit de nouvelles pièces, retravaille diverses matières mélodiques et participe activement à l’élargissement du répertoire chanté arménien interprété à l’instrument. Son nom demeure notamment associé à Siretsi Yars Taran, mélodie arménienne qui connaîtra par la suite une renommée mondiale, notamment grâce à Djivan Gasparyan, dont l’interprétation contribuera à la faire connaître bien au-delà du monde arménien, en particulier à travers son association avec l’univers sonore de Gladiator. Levon Madoyan est également lié à la composition d’une pièce fondée sur les paroles du poème "Es inch Zulum Achkhar e" d’Avetik Isahakyan.[1]

Levon Madoyan Armenian Duduk 78 rpm © Gamelan78s

IV. Style de jeu et innovations

Levon Madoyan est avant tout associé à un style de jeu fortement identifié à Gyumri. Son interprétation se distingue par une pâte sonore très prononcée, une densité expressive remarquable et une manière de structurer la ligne musicale avec clarté et intensité. Selon le témoignage de Norayr Mnatsakanyan, proche de l’artiste, Madoyan aurait apporté une véritable nouveauté dans le timbre du Duduk. En s’appuyant sur la base déjà établie par Margar Margaryan, sans jamais la copier, il aurait su la prolonger, l’adapter et la moderniser. Cette contribution est suffisamment marquante pour que soit évoquée une véritable « école Madoyan » dans le jeu du Duduk.[2]

Son jeu semble avoir porté de manière privilégiée des thèmes liés à la vie, à l’amour et à la sensibilité humaine, avec une affinité particulière pour les morceaux transmettant une vision positive et lumineuse de l’existence.[1]

L’une des caractéristiques majeures du jeu de Levon Madoyan réside dans son aptitude à reconfigurer des mélodies ou des pièces nourries de motifs orientaux, qu’ils soient persans ou azerbaïdjanais, notamment dans des styles parfois proches du mugham, pour les inscrire dans une expression résolument arménienne, plus cadrée, plus épique et plus solidement structurée. Par cette démarche, il contribue de manière décisive à l’affirmation de ce que l’on peut appeler le « son du Duduk arménien », indépendamment de l’origine du matériau mélodique interprété. Là où certaines traditions folkloriques régionales laissaient davantage place à des formes plus libres ou à une ornementation plus souple, Madoyan développe au contraire une esthétique plus architecturée, plus maîtrisée dans sa progression expressive, et plus immédiatement reconnaissable comme arménienne dans sa couleur sonore.[2]

Son apport ne concerne donc pas uniquement le répertoire, mais également l’image même de l’instrument. En poursuivant le travail initié par Margar Margaryan, il contribue à faire évoluer la perception du Duduk vers un art plus noble, plus élaboré et plus digne d’une écoute attentive dans les cadres artistiques professionnels. Bien que peu d’enregistrements aient été conservés, ceux-ci suffisent à entrevoir un musicien ayant profondément marqué l’évolution sonore et symbolique du Duduk au XXe siècle.[1]

Levon Madoyan - Ashkharhoums akh chim qashi (Armenian music) © AYGABER

V. Postérité, héritage et transmission

L’héritage de Levon Madoyan se mesure autant à son influence stylistique qu’à son rôle dans la transmission. Il apparaît comme l’un des musiciens qui ont permis la continuité entre l’œuvre fondatrice des premiers grands maîtres du Duduk et le développement de nouvelles générations d’interprètes. Son nom reste attaché à une manière de jouer immédiatement reconnaissable, enracinée dans Gyumri mais portée par une ambition artistique nationale.

Sa postérité passe également par son activité pédagogique. Il est notamment présenté comme le professeur du grand Vache Hovsepyan, ce qui confère à sa place dans la transmission une importance particulière, tant Vache Hovsepyan compte parmi les figures majeures de l’histoire du Duduk arménien. Par cette filiation, Madoyan ne se limite pas à un rôle d’interprète remarquable, mais devient aussi un relais essentiel dans la constitution de l’école arménienne du Duduk au XXe siècle.[4]

Le fait que ses instruments aient été conservés dans des musées confirme enfin la reconnaissance patrimoniale de son parcours. Malgré la rareté des documents sonores subsistants, Levon Madoyan demeure une figure de référence pour comprendre l’évolution du Duduk arménien entre tradition locale, professionnalisation de l’instrument, modernisation du timbre et transmission d’un héritage artistique durable.[1]

Djivan Gasparyan face au monument rendant hommage à Levon Madoyan, Vache Hovsepyan et à Djivan Gasparyan lui-même ©

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Levon Madoyan - Լևոն Մադոյան - Akhalkalaki - Ախալքալակի © Art K.

Levon Madoyan - Լևոն Մադոյան - Jan Ghouloum - Ջան Ղուլում © Art K.

N°3 "Gyumrva par" Levon Madoian (1° Duduk) Kh.Khachatrian (2°Duduk:Dam)V.Yegorian (Dhol)1961,Armenia ©

Sources

[1] Մկրտչյան Կամո, "Հայ դուդուկահարներ", Սովետական գրող, 1988
[2] Témoignages oraux recueillis par Gusan Instruments auprès de membres de la famille et de passionnés de Duduk
[3] «Մադոյան Լևոն Մանուկի», am.hayazg.info.com
[4] Karapet Shaboyan, DUDUKAHAR LEVON MADOYANI 101-AMYAK, Aztarar TV

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